📙 [Chronique] Comment parler des livres que l’on a pas lus ?
- jmgruissan
- 3 août 2024
- 3 min de lecture
De Pierre Bayard, aux éditions de Minuit, 2007
Essai
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Quand on aime lire et transmettre son ressenti aux autres sur ses lectures, le titre de cet essai est une provocation. Pierre Bayard entreprend de démontrer qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu un livre pour en parler surtout avec quelqu’un qui ne l’a pas lu non plus. Ce professeur de littérature française n’a d’ailleurs aucune honte à avouer qu’il n’a que survolé certaines œuvres majeures et parfois même pas lues. Il revendique, à l’instar d’Oscar Wilde, qu’il est même préférable de ne pas lire un livre pour en faire sa critique, on pourrait facilement se laisser influencer. Vous le comprenez, un livre totalement iconoclaste.
Pierre Bayard construit son essai avec une première partie en évoquant les différents types de non lecture : les livres parcourus, ceux dont on a entendus parler et ceux que l’on a oubliés (car doit-on considérer un livre oublié comme lu ?). Ensuite, dans une deuxième partie, Pierre Bayard nous emmène à considérer des situations dans lesquelles on doit parler d’un livre que l’on a pas lus. L’auteur nous emporte brillamment vers ses thèses, et il éclaire ses propos avec des textes d’auteurs classiques. Pourtant, il pose aussi quelques pièges…
Mais que dire du simple plaisir de la lecture, absent de cet essai. Je suis peut-être hors sujet mais cette notion me semble intrinsèquement liée à la lecture d’un livre. Personnellement, je préfère ne pas lire énormément mais prendre ce plaisir dans la découverte d’un roman, d’un policier, de la fiction ou tel cet essai de Pierre Bayard. Ce qui m’emmène parfois à abandonner un livre si ce plaisir n’est pas présent.
❓Pensez-vous qu’un livre que l’on a oublié et toujours considéré comme un livre lu ?

Début du livre « Né dans un milieu où on lisait peu, ne goûtant guère cette activité et n’ayant de toute manière pas le temps de m’y consacrer, je me suis fréquemment retrouvé, suite à ces concours de circonstance dont la vie est coutumière, dans des situations délicates où j’étais contraint de m’exprimer à propos de livres que je n’avais pas lus. »
Extrait « Pour se convaincre que tout livre dont nous parlons est un livre-écran, et un élément substitution dans cette chaîne interminable qu’est la série de tous les livres, il suffit de faire l’expérience simple consistant à confronter les souvenirs d’un livre aimé de notre enfance avec le livre « réel », pour saisir à quel point notre mémoire des livres, et surtout de ceux qui ont compté au point de devenir des parties de nous-même, est sans cesse réorganisée par notre situation présente et ses enjeux inconscients. »
Extrait « Alors même que je suis en train de lire, je commence à oublier ce que j’ai lu et ce processus est inéluctable, il se prolonge jusqu’au moment où tout se passe comme si je n’avais pas lu le livre et où je rejoins le non-lecteur que j’aurais pu rester si j’avais été mieux avisé. Dire que l’on a lu un livre fait alors figure de métonymie. On n’a jamais lu, d’un livre, qu’une partie plus ou moins grande, et cette partie même est condamnée, à plus ou moins long terme, à la disparition. Plus que de livres ainsi, nous nous entretenons, avec nous-même et les autres de souvenirs approximatifs, remaniés en fonction des circonstances du temps présent. »
Extrait « La méthode consistant à reconnaître n’avoir pas lu tel livre, sans s’interdire pourtant de se prononcer, devrait donc être la plus répandue. Si elle est peu pratiquée, c’est que la reconnaissance de la non-lecture, alors même qu’elle peut avoir, on l’a vu, une dimension active, est entachée dans nos cultures d’un irrémédiable sentiment de culpabilité. »
Extrait « Aussi conviendrait-il, pour parvenir à parler sans honte des livres non lus, de nous délivrer de l’image oppressante d’une culture sans faille, transmise et imposée par la famille et les institutions scolaires, image avec laquelle nous essayons en vain toute notre vie de venir coïncider. Car la vérité destinée aux autres importe moins que la vérité de soi, accessible seulement à celui qui se libère de l’exigence contraignante de paraître cultivé, qui nous tyrannise intérieurement et nous empêche d’être nous-même. »
Extrait « Tenir l’œuvre à distance est donc un leitmotiv de la réflexion d’Oscar Wilde sur la lecture et sur la critique littéraire. Elle le conduit ainsi à cette formule provocante, mais dont une partie de son œuvre est une illustration : « Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique ; on se laisse tellement influencer ». »
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